Origine de la Source de la Loue
 

 

Hier, deux moines, ayant quêté,
Revenaient en Franche-Comté.

Affamés et couverts de boue,
Aux carreaux de la Mère Leloue
Ils frappent. La femme sort :
« C'est ces euziaux de môvai sort
Qui rôdiont pour leurs nourritures ?
Nous n'aurez ran, caricatures !
Vô n'eutiez tous queu des feignants.
Gagnez vout' pain en travaillant ! »
Puis, sans respect pour leurs tonsures,
Elle leur dit beaucoup d'injures
Et ferme sa porte avec soin.
Ils vont alors un peu plus loin,
Sans répondre.

Une maisonnette,
Toute fleurie, et propre et nette
Comme un sou, s'élève tout près.
Des bancs semblent placés exprès
Pour le voyageur las qui passe.
Aussi, traversant la grand'place,
Nos deux frères bénédictins
De heurter chez Mère Martin.
Aussitôt que cette persone
Les voit : « Mon Dieu ! Sainte Madone
Si secourable aux pauvres gens,
Il ne me reste bien peu d'argent,
Mais je ne peux pas de la sorte
Vous laisser gaugés à ma porte ! »
Et les deux compagnons d'entrer.

Qaund ils se sont bien restaurés,
Elle leur remplit la besace
Que quoi marcher jusqu'en Alsace,
En disant : « Je fais de mon mieux...
Pour nous, voulez-vous priez Dieu ?
- Oui, bonne dame, fait un frère,
Dieu vous protégera, j'espère.
Mais dès maintenant, grand merci !
Et rappelez-vous bien ceci :
Nous vous souhaitons que la dose
Soit merveilleuse pour la chose
Faite aussitôt notre départ. »
Puis ils la quittent sans retard.

Devant bientôt marier ses filles,
Mère Martin prend ses aiguilles
Pour travailler aux deux trousseaux
Lorsque voilà que par morceaux,
Les étoffes se multiplient !
(La prédiction accomplie)
Voilà que satins et velours,
Voilà que les corsages lourds,
La robe à la traîne légère,
Sous les doigts de la ménagère
Se présentent cousus au mieux !
Elle n'en peut croire ses yeux,
Et, quittant vite sa cuisine,
S'en va conter à la voisine
Tout d'un trait, et l'air éperdu,
Le bénéfice inattendu.

Mère Laloue était présente.
Trouvant l'histoire déplaisante :
« Seigneur Jésus ! Marie !... hélas !
Queu bêtise que j'ions fait là ! »
S'exclama-t-elle, et, tout de suite,
Elle se met à la poursuite
Des moines quêteurs.

Ils allaient
Quitter ces lieux.
« Point ne voulais
Vous faire offense tout à l'heure »
Dit Mère Laloue, « et du beurre
Tout frais battu de ce matin
Vous plaira, frères, c'est certain. »
Bref, la voilà qui les ramène,
Et supputant le phénomère
Qu'elle obtiendrait de leur bienfaits
Elle leur tire du vin frais,
Leur remet oeufs, lard et volaille,
Si bien qu'avant qu'ils ne s'en aillent,
Des injures oublieux,
Les frères prononcent leur voeux :
« Nous vous souhaitons que la dose
Soit merveilleuse pour la chose
Faite aussitôt notre départ. »
Puis ils la quittent sans retard.

Mère Laloue à cette note
Sauta de plaisir : « Point tant sotte
Que Mère Martin... Des écus,
C'étion ceu qui valion leu plus ! »
Fait-elle avec un bon gros rire.
« Le moine, y n'en faut point trop dire.
Y m'en va vouer mes deniers neufs,
Et d'un, hardi-là, y en fais neuf ! »

Au grenier la voilà montée.
Mais là... hum ! gênée, agitée
Et prise d'un pressant besoin,
Elle se baisse dans un coin...
Juste ciel ! Quel est ce prodige !
Mère Laloue a le vertige.
Elle prend peur, crie : « Au secours ! »
Cela coule, et coule toujours...

Son fils rentre des champs. Surprise
« Le mèr' ? Quoi donc c'est qui t'ont prise ?
- Mon p'tiot, comme ça, sans répit,
V'là six heur' que j'faisions pipi ! »
Mais quand vient à son tour le père,
Il se met en grande colère,
Va voir le prieur, au couvent,
Et lui demande, incontinent,
De faire cesser le dommage.
Mais lui : « Je ne peux davantage
Qu'ordonner à mes religieux
De défaire un souhait odieux. »

Lors, ceux-ci de se récuser.
« Eh bien ! Puisque vous refusez
Ca, de vous rendre à mes prières,
Soient changés vos deux corps en pierres ! »
Dit le prieur. « Et qu'un mortier
Fixe le moine de Mouthiers
Au-dessus d'une roche ronde
Jusqu'à la fin de ce bas monde
Près de son frère Capucin ! »
Et les voyageurs voient ces saints
Toujours perchés dans la montagne...

A désobéir nul ne gagne.
Mère Laloue, hélas ! coulait
De plus en plus fort, s'il vous plaît.
Cela remplit jardins et fermes,
Pays, vallons... Ce fut le germe,
L'origine d'un vrai ruisseau
Qui grossissant, de saut en saut,
S'enfla, gronda, fut la rivière
Qui s'allonge, importante et fière
En traçant maints et maints détours
Dans la plaine du val d'Amour.

On m'a conté cette origine
D'une rivière cristalline.
Fut-il rien de plus inexact ?
Et vraiment quel manque de tact
Vis-à-vis d'une eau si limpide !
Mais cette histoire de... liquide
Nous offre une grande leçon :
Il nous faut donner, sans façon,
Aux malheureux qui nous en prient,
Non pour la galerie
Mais pour eux, sans espoir
De gagner un beau soir
A la loterie !

D'après Histoires et Traditions du Doubs

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