Carte Gastronomie

 

En fréquentant les boutiques d'antiquaires ou de brocanteurs, il peut vous arriver de voir en vente une sorte de cuillère plate allongée, percée de trous en forme de motifs, parfois accompagnée d'un verre de forme spéciale. Il s'agit là d'un matériel indispensable pour boire rituellement l'absinthe. Ce nom a disparu du langage et pourtant la liqueur qui l'a porté a été connue dans le monde entier et a fait au XIXe siècle et au début du XXe la fortune d'une région du Jura à cheval sur la frontière, le Val-de-Travers en Suisse, Pontarlier en France.

Cette liqueur, qui titrait 70-75° d'alcool, se buvait allongée de 5 fois son volume d'eau que l'on versait au goutte à goutte sur un sucre placé sur la cuillère spéciale. C'était un apéritif, un délassement, un remède contre la soif et parois même un remède tout court contre la maladie. Tous les «Pernod», «Berger», «Pastis» et autres anisettes ne sont que de pâles ersatzt de cette boisson bénie des dieux par les uns, véritable maléfice pour les autres.

L'absinthe était connue de l'Antiquité, les Grecs la considéraient comme un breuvage amer, les Romains et les Celtes voyaient en elle un philtre pour se préserver de l'amertume de l'infidélité conjugale. Au Moyen-Age, elle a eu quelques succès contre l'angine, l'inflammation des paupières et la rage de dents. La liqueur d'absinthe sous sa forme moderne qui portait selon le cas ou le lieu le nom de «fée verte» - «bleue» - «coueste» est née dans la première moitié du XIXe siècle. Son berceau, indiscutablement, fut le Val-de-Travers en Suisse. Elle serait le fruit de tripatouillages alchimiques d'une vieille fille, la mère Henriod, qui habitait Couvet, sur une recette qu'elle aurait tenu d'une dame Favre habitant Genève, mais originaire de Couvet.

La légende désigna pendant assez longtemps le docteur Pierre Ordinaire comme celui qui fut à l'origine de la «Bleue». C'était un curieux personnage, Franc-Comtois né à Quingey dans le Doubs, venu s'installer à Couvet parce qu'il détestait le Premier Consul devenu plus tard Napoléon Ier. Il est plus probable qu'il a aidé simplement à faire connaître ce produit. Quand il ne faisait pas campagne contre le Petit Caporal, il parcourait la campagne et les villes à cheval pour soigner ses malades avec des préparations où l'absinthe entrait en partie. C'était désagréable à boire, portant ainsi ses patients à le traiter d'empoisonneur public tout en continuant à consommer celle-ci. Il faut signaler aussi que la plante qui servait à faire cette liqueur, l'absinthe, était cultivée et avait fait la fortune des habitants de Boveresse, petit village suisse du Val-de-Travers.

Qu'était l'absinthe ? Une liqueur distillée à partir d'un alcool appelé Trois-Six dans lequel on faisait macérer ou infuser des plantes : Grande Absinthe, Petite Absinthe et selon le type de liqueur, on ajoutait de l'anis, menthe poivrée, fenouil, mélisse citronnée, angélique, badiane et quelquefois du safran avec du caramel pour donner la couleur bleue. Cela donnait un produit limpide et très clair qui devenait opaque dès que l'on ajoutait de l'eau pour le déguster. Les distilleries se multiplièrent à Couvet. Toutefois, ce fut Henri Louis Pernod qui s'arrogea une véritable hégémonie sur la fameuse boisson.

Il n'y avait qu'un pas à sauter pour franchir la frontière, ce Suisse l'a fait en 1805. Il installa une distillerie dans l'usine qui est aujourd'hui occupée par les chocolats Nestlé, à la sortie de Pontarlier, sur la route de Vallorbe. Il commença sa fabrication avec deux alambics de 16 litres, mais l'affaire prit rapidement une grande extension et occupa bientôt directement ou indirectement une centaine de personnes. Le personnel de Pernod et quelques autres distilleries qui s'étaient montées, bien payé, occupait une place privilégiée dans le monde du travail. L'absinthe tout en faisant la richesse de ses fabricants avait fait celle de la ville et on les portait au pinacle.

L'absinthe a même été à la base d'une découverte ou plutôt de la confirmation des théories du professeur Fournier sur un énomène géologiue. L'été 1901, au cours d'un gros orage, la foudre tombe sur une cuve de Trois-Six qu'elle détruit et allume un incendie qui embrase rapidement l'usine. Il y avait des dizaines de milliers de litres d'alcool et d'absinthe entreposés dans les sous-sols. Pour éviter que les cuves n'explosent, un ouvrier courageux ouvrit tous les robinets et celles-ci se vidèrent dans le Doubs tout proche. Les pompiers et leurs aides avaient la bouche pâteuse, en raison de la chaleur du ciel et de l'incendie, s'abreuvèrent largement à la rivière et finirent par se retrouver plus «noirs» que la nuit la plus noire. Quelques jours plus tard, à 13 km de Pontarlier, on retrouva dans la Loue des truites le ventre à l'air, sentant fortement l'absinthe. Monsieur Fournier avait raison, la Loue est une résurgence du Doubs.

L'absinthe, si elle avait une renommée mondiale, était surtout l'apéritif national. Elle était bue dans toutes les classes de la société. Les buveurs d'absinthe, les couesteurs comme on disait en Suisse, était une sorte de grande confrérie, qui sacrifiait rituellement et régulièrement à leur dieu. «Faire midi moins dix», c'était pour les riches boire leur absinthe au café ou au cercle, pour les pauvres se réunir à plusieurs dans une taverne ou même autour d'une fontaine pour boire deux sous de leur boisson favorite. Les uns cherchaient le rêve, d'autres la détente, d'autres l'inspiration, enfin les plus défavorisés l'oubli de leurs peines et de leurs fatigues. Elle a inspiré des gens célèbres, tels les écrivains ou poètes : Rimbaud, Verlaine, Musset, Baudelaire, Lelian, Ponchon, Francis Carco, Zola ou le commissaire Maigret, personnage de roman, des peintres ou publicistes : Daumier, Toulouse Lautrec, Raffaëli, Modigliani, Picasso, Manet. Elle fit parler d'elle aux gouvernements et a été l'objet de discussions aux Chambres.

Cependant, si elle avait beaucoup d'adorateurs, elle a eu de très nombreux détracteurs qui s'activèrent vivement à la mettre hors la loi. On lui imputa, à tort ou à raison, de provoquer de nombreux actes de violence ou de folie qui ont eu lieu au début du XXe siècle ; à tort sans doute, car les actes criminels étaient relativement peu nombreux en rapport des buveurs d'absinthe. Néanmoins, les adversaires ont fini par avoir gain de cause. La commercialisation de l'absinthe fut interdite en Suisse le 5 juillet 1910, la fabrication et la vente clandestine fonctionnèrent encore pendant environ trente ans, malgré la chasse assez sévère des distilleries par les Pouvoirs publics. La fabrication et la vente ont été interdites en France en 1914, à la veille du début de la première Guerre Mondiale. Elle a survécu jusqu'après la deuxième Guerre Mondiale, en Espagne par exemple, qui l'a interdite en 1966. Sa fabrication a certainement disparu complètement dans le monde à ce jour.

Au moment de l'interdiction en France, les amoureux de la «fée verte» et autres «bleues» ont tenté un baroud d'honneur pour une cause perdue. On vit fleurir de nombreux dessins humoristiques en leur faveur, beaucoup se réunirent pour la confection symbolique de cercueils ou chacun plantait son clou, c'est-à-dire payait sa tournée ; les cafés envoyaient des faire-part de décès de «Blanche Laverte née Absinthe» afin que tous puissent la pleurer ensemble et boire à sa santé. Mais les hommes sont versatiles, il les ont oubliées au profit des Martini, Whisky, Anisette, Coca et companie qui, dans le fond, ne sont pas meilleurs et ne valent pas plus cher qu'elles, sauf pour leur bourse...

D'après Histoires et Traditions du Doubs

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